Entre 70 000 et plus de 100 000 livreurs travaillent en France pour des plateformes comme Uber Eats, Deliveroo ou Stuart. Derrière ce chiffre, une réalité que l’enquête Santé-Course, publiée le 31 mars 2026, a documentée pour la première fois à grande échelle. Menée auprès de 1 004 livreurs à Paris et Bordeaux entre janvier et juillet 2025, cette étude pilotée par l’Institut de recherche pour le développement (IRD) et l’Institut national d’études démographiques (Ined) dresse un constat sans appel : le temps de travail moyen atteint 63 heures par semaine pour un revenu horaire brut inférieur à 6 euros, soit moins de 1 000 euros nets par mois. Ces chiffres incluent les périodes d’attente entre deux livraisons, contrairement aux données officielles des plateformes qui ne comptent que le temps de course.

Qui sont les livreurs et pourquoi ce métier les expose-t-il autant ?

L’enquête Santé-Course a brossé un portrait très précis de cette main-d’œuvre. 99 % des livreurs de repas à vélo sont des hommes, 99 % sont nés à l’étranger – principalement originaires d’Afrique de l’Ouest ou d’Asie pour ceux qui travaillent à Paris –, les deux tiers sont sans titre de séjour et près d’un sur deux a connu au moins une journée sans repas au cours des douze derniers mois. Ce profil explique en partie la vulnérabilité du secteur : des personnes souvent en situation irrégulière, sans accès aux droits sociaux de base, et qui acceptent des conditions que peu de salariés déclarés toléreraient.

OIT et livreurs : ce qui change pour les plateformes en France
OIT et livreurs : ce qui change pour les plateformes en France

Les plateformes classent systématiquement leurs travailleurs comme prestataires indépendants ou travailleurs autonomes. Ce statut les exclut, dans de nombreux pays, des garanties liées au salaire minimum, à la sécurité sociale et à la sûreté au travail. En France, cette classification permet aux entreprises de transférer les risques et les coûts sur les livreurs : pas d’indemnité en cas d’accident, pas de congés payés, pas de couverture chômage.

Santé mentale et physique : les conséquences concrètes du rythme

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. 45 % des livreurs interrogés sont en situation de détresse psychologique, caractérisée par des troubles anxio-dépressifs modérés à sévères. Ce taux est bien supérieur à celui de la population générale. Le rythme de travail, qualifié d’« éprouvant » par la Direction de l’information légale et administrative (DILA), combine longues heures, pression algorithmique et absence de filet de sécurité.

Les conséquences ne sont pas que psychologiques. Les livreurs cumulent les risques physiques : accidents de la route fréquents, exposition aux intempéries, port de charges lourdes, fatigue chronique. Sans protection sociale, un accident du travail peut signifier la perte totale de revenus, sans aucune indemnité. Le rapport de Human Rights Watch, publié en mai 2026, documente des cas similaires dans neuf pays : au Liban, un chauffeur nommé Apraham a vu ses revenus chuter depuis 2015, et après le vol de sa voiture et de son téléphone lors d’une agression violente pendant qu’il travaillait pour Uber, il s’est retrouvé sans aucune aide de la plateforme.

Ce que l’OIT prépare et pourquoi cela concerne la France

En juin 2026, sous l’égide de l’Organisation internationale du Travail (OIT), des gouvernements négocient un traité historique sur le « travail décent dans l’économie des plateformes ». L’objectif est d’établir des normes contraignantes pour garantir une rémunération équitable, des conditions de travail sûres et l’accès à une protection sociale pour tous les travailleurs des plateformes, quel que soit leur statut.

Human Rights Watch, dans son rapport « Algorithms of Exploitation », insiste sur un point crucial : la convention en cours de négociation devrait combler les lacunes existantes en incluant des garanties essentielles pour tous, sans distinction. Actuellement, les plateformes classent leurs travailleurs comme indépendants, ce qui les exclut des protections dans la plupart des pays. L’OIT estime que la taille du marché des plateformes numériques a presque doublé entre 2016 et 2021, et la Banque mondiale avance que près de 435 millions de personnes dans le monde en tirent un revenu. Les protections du droit du travail n’ont pas suivi.

Pour la France, où le nombre de livreurs est estimé entre 70 000 et plus de 100 000, ce traité pourrait avoir un impact direct. Il contraindrait le gouvernement à aligner sa législation sur des standards internationaux, notamment en matière de salaire minimum horaire, de couverture sociale et de reconnaissance du statut de salarié pour les livreurs qui dépendent économiquement d’une plateforme unique.

OIT et livreurs : ce qui change pour les plateformes en France
OIT et livreurs : ce qui change pour les plateformes en France

Ce qui bloque concrètement l’amélioration des conditions

Plusieurs obstacles freinent l’adoption de mesures efficaces. Le premier est économique : le modèle des plateformes repose sur des coûts de main-d’œuvre très bas. Une étude de l’Institut de recherche sur l’emploi (IAB) basé à Nuremberg, citée par Toute l’Europe, explique que ces emplois sont « presque toujours faiblement rémunérés, de courte durée et n’offrent ni possibilités d’apprentissage ni perspective d’évolution de carrière ». La précarité n’est pas un accident, c’est une caractéristique structurelle.

Le deuxième obstacle est politique. Les plateformes disposent de moyens de lobbying importants et arguent que la flexibilité est ce que recherchent leurs travailleurs. Franziska Riepl, chercheuse à l’IAB, nuance : « Les plateformes de travail numériques offrent un accès facilité au marché du travail, ce qui peut être bénéfique pour certains publics marginalisés. Mais, dans les conditions actuelles, le travail via plateforme peut offrir des opportunités à court terme, mais conduit à une précarité persistante à long terme. »

Le troisième est pratique : comment contrôler le respect des règles quand les travailleurs sont dispersés, souvent sans papiers, et que les algorithmes fixent les rémunérations et les plannings ? L’enquête Santé-Course montre que les livreurs travaillent 63 heures par semaine, mais les plateformes ne comptent que les temps de course. Sans transparence sur les algorithmes, toute régulation reste partielle.

Ce que le traité de l’OIT pourrait changer en France

Si le traité aboutit, la France devra transposer des normes minimales. Concrètement, cela pourrait se traduire par :

  • Un salaire minimum horaire garanti, calculé sur l’ensemble du temps de travail (y compris les périodes d’attente) ;
  • L’accès à la sécurité sociale pour tous les livreurs, quel que soit leur statut administratif ;
  • Une obligation pour les plateformes de déclarer les accidents du travail et d’indemniser les blessés ;
  • Un droit à la déconnexion et une limitation du temps de travail maximal.

Ces mesures ne régleront pas tout. Les livreurs sans titre de séjour resteront vulnérables, car ils hésitent à se faire connaître des autorités. Mais le traité pourrait au moins les sortir de l’invisibilité statistique et juridique dans laquelle ils se trouvent aujourd’hui.

Une prise de position : la France doit anticiper, pas subir

Les négociations de l’OIT ne sont pas une formalité. Les plateformes pousseront pour un texte faible, laissant aux États la liberté de ne rien changer. La France a tout intérêt à soutenir un traité contraignant, non par idéologie, mais par pragmatisme : tant que les livreurs travailleront 63 heures pour moins de 1 000 euros, le modèle économique des plateformes reposera sur une exploitation que le droit du travail français interdit pourtant en théorie. Ne pas agir, c’est accepter que des milliers de personnes soient maintenues dans une précarité chronique, sans protection sociale et sans perspective, au seul bénéfice d’entreprises qui externalisent leurs coûts sur la société. Le vrai changement ne viendra pas d’un label ou d’un code de conduite volontaire, mais d’une règle du jeu commune, appliquée et contrôlée.